Archive for 18/12/2009


Tapisserie de Bayeux (extrait), XIe siècle

– Bondiou d’bouseux baveux que j’voyons là ! Eh ! Du bouseux !
– Vin’Dieu qu’est ce que j’voyons là sur l’instant ? Eul racaille du vil Seigneur pour sûr ! Bien l’bonjour vot’ seigneurie !
– Bonté Divine bouseux comme tu peux puer ! Bouseux ! Donne-moi du foin sur l’heure ! Notre bien-aimé Seigneur veut du foin pour mener sa guerre. Ses chevaux ont faim! Sur l’heure j’ai dit bouseux !
– J’n’avyons point de problème pour esgourdir vot’ seigneurerie, j’m’en va vous chercher not’ meilleur foin pour bouter ces Anglois de malheur !
– Bon Dieu d’Anglois de malheur !
– Hermance, voyons, contenez-vous malheureux.
– C’est que ces bouseux me donnent le mal de mer Anthelme, ces odeurs…
– Eh là, j’n’aimions point trop vos manières, not’ odeur est p’têtre pas bien joyeuse, mais not’ foin, lui, fait reluire les valseuses, ça oui ! Aussi vrai que j’m’appelle Nestor Fromentin ! Clotaire ! Viens voir un peu montrer ça a not’ bon gentilhomme !
– Ça ira bouseux, ça ira, merci bien. Faites… Je vous en prie, j’espère que ce n’est pas notre foin qu’empoigne ce petit cafard pour… Seigneur Dieu !
– Frotte plus fort garcon, not’ preux chevalier là nous fait un malaise !
– Bouseux ! Il suffit, sur-le-champ faites cesser !
– Comme vous voudrez, mais viens-y plus le r’dire sur not’ foin avec ton langage du démon !
– S’il n’y a que ça pour vous faire arrêter, qu’il en soit ainsi ! J’accède a votre requête. Et maintenant hâtez-vous du bouseux, c’est que nous avons de l’Anglois à bouter nous…
– Pour sûr qu’elles sont bien luisantes main’nant eul valseuses !
– Clotaire, arrête d’eul brailler d’la sorte, ces chevaliers veulent eut foin pour bouter de l’Anglois !
– Milles excuses noble chevalier, j’savyons point les manières d’vous autres.
– Dites Hermance, je connais une petite Ermeline qui saurait y faire avec ce foin…
– Foutredieu de bouseux puant, mets m’en une poignée a part. Anthelme, encore une idée comme celle-là et je vais vous demander de me passer le foin, si vous suivez ma pensée !
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Un matin devant la porte du Louvre (Édouard Debat-Ponsan – 1880)



– Il fait beau aujourd’hui.
– Oui, mais il fait frais.
– C’est pas faux. Les éboueurs ne sont pas encore passé ?
– N… Non, ils ont un peu de retard.
– Je n’ai rien, Charles, et vous le savez, contre vos petites sauteries, mais enfin vous pourriez veiller à ce que tout soit en ordre le matin venu. Que vont penser les voisins ?
– Oh, ne vous inquiétez pas pour ça, mère. Vous voyez le barbu en chausses, là, qui repose sur l’épaule de ce bel éphèbe ? C’est le baron de l’Ourcq, qui habite juste là en face.
– Qui habitait, vous voulez dire ?
– Euuuuuuh oui on peut dire ça comme ça. Notez que sa femme, enfin… sa euh… ahem… veuve vit toujours de ce côté.
– C’est exact. C’est d’ailleurs elle qu’on aperçoit sanglotant à la fenêtre.
– Ah oui tiens. Wouhou ! Madame la baronne ! Belle journée, n’est-ce pas ? Ah… ben tiens, elle est partie. La courtoisie n’est plus ce qu’elle était.
– Les fêtes à la cour non plus. Je m’inquiète du nombre de roturiers qu’on voit étendus sur ce pavé, mon cher fils.
– Mais… Mère ! C’est vous qui m’avez demandé de ne pas trop peser sur les rangs de notre noblesse déjà vivement malmenée.
– Ce n’est pas vraiment ainsi que je voyais les choses. Mais enfin, Charles, que faites-vous donc lors de ces soirées ?
– Oh ! Trois fois rien, je vous assure. Des petites pièces improvisées, des saynètes, des jeux de rôle… Tenez, hier, c’était la reconstitution de la bataille d’Admagetobriga, durant laquelle César battit les Suèves menés par Arioviste. C’était en 58 avant…
– Je sais très bien cela. Vous me prenez pour une ignorante ?
– Ah oui et bien euh… vous avez sous les yeux ce qu’il reste de l’armée Suève. Enfin ce qu’il reste… Le baron de l’Ourcq qui jouait, à la perfection je dois dire, le rôle d’Arioviste, n’a pas su changer le cours de l’Histoire. Il n’a pas eu plus de chance que son homonyme. Pourtant il s’est battu comme un beau diable, vous auriez dû voir ça, un vrai Barbare, ahahah. Cela dit, quelle chance avait-il face aux légions romaines ?
– Vous jouiez j’imagine le rôle de César ?
– Évidemment, Mère. Qui d’autre eût pu tenir ce rôle ?
– Bon, bon, si vous vous piquez d’histoire, je ne peux pas vraiment vous en tenir rigueur, c’est très bien. Et cette jeune fille, là, elle faisait partie des troupes d’Arioviste ?
– Ah euh… elle ? Ahah euh… non, non, non, non. Pas exactement. En fait pas du tout. C’est-à-dire… C’est quelque chose de complètement différent. Enfin si on veut. Voyez, après la bataille, les troupes victorieuses ont une fâcheuse tendance à… euh… piller, brûler et violer, enfin ce genre de choses qui font tout le charme de la guerre, et cette jeune fille a eu le malheur de se trouver à proximité lors de nos… euh… de nos célébrations.
– Je vois, je vois. Quand donc est programmée votre prochaine bacchanale ?
– Oh oh oh, Mère, comme vous y allez ! Une petite partie, tout au plus.
– Quand ?
– Mardi prochain, oui. Pour fêter la St-Eustache, nous rejouons la bataille d’Hastings.
– J’ai peur de ne pas comprendre.
– Ah mais ce n’est pas étonnant. Cela vient d’une maxime qui circule entre nous : « À la Saint Eustache, rase ta moustache. » Vous n’êtes pas sans savoir en effet que Guillaume le Conquérant, principal protagoniste de cette célèbre bataille, a inauguré son règne par un décret instaurant le rasage obligatoire.
– Vous… vous êtes sérieux ?
– On ne peut plus.
– …
– …
– Bon, et bien, euh… En parlant de moustache, j’ai… euh… j’ai du tricot qui m’attend… Rentrons.

C’est l’hiver