Je suis plongé dans l’Essence du politique de Julien Freund et c’est très très intéressant et pointu (au sens que ça touche extrêmement juste et là où ça fait mal). J’avais un peu d’appréhension en commençant le bouquin, le craignant trop ardu et spécialisé, mais il est en fait très accessible, la pensée de Freund étant toujours précise et clairement exprimée. Je n’ai par contre pas le niveau pour effectuer une analyse critique de la thèse – d’ailleurs la plupart du temps je me laisse porter par les idées de Freund sans pouvoir y opposer de raison critique, mais le propos reste passionnant autant que pertinent. De plus je n’ai encore lu que 150 pages d’un bouquin qui en fait plus de 700. Ainsi je vous propose quelques passages choisis pour leur pertinence et leur actualité.

« Nous étudierons la politique pour ce qu’elle est, basé sur l’histoire et l’expérience, et non pour ce qu’elle devrait supposément être. »

« Un être sans société n’est pas un homme, mais soit un être inférieur, un animal, soit un être supérieur, un dieu. »

« Une société qui n’a plus conscience de défendre un bien commun qui lui est particulier, c’est-à-dire toute société qui renonce à son originalité, perd du même coup toute cohésion interne, se disperse lentement et se trouve condamnée à plus ou moins brève échéance à subir la loi extérieure. »

À propos de la 3ème partie du Gorgias de Platon :

« Calliclès s’en prend à l’éducation qui s’empare des lionceaux pour leur enseigner à force d’incantations le respect de l’égalité et de la justice que, plus tard, devenus adultes, ils fouleront aux pieds. Au stade de l’enfance, cette éducation est utile, mais il est ridicule de la prolonger jusqu’à l’âge mûr lorsque l’homme se trouvera confronté avec les réalités de la vie. Ce que veut dire Calliclès, c’est que la politique se différencie de la philosophie par le fait qu’elle obéit à la loi du commandement et de l’obéissance et non pas à celle du maître et du disciple. Autrement dit, la politique est un problème d’adultes. Elle ne joue pas au niveau de l’enfance et de la pédagogie, car le maître impose son autorité par sa supériorité de connaissances que l’enfant ne discute pas. Ce dernier croit, comme on le lui enseigne, à l’existence d’un monde humain dans lequel règnerait la justice, l’égalité, la vérité, l’honnêteté, la récompense des bons, etc…. On apprend à l’enfant à aimer le vrai, le bien, le beau et à détester le faux, le mal et la laideur. Parvenu à l’âge adulte, l’être humain constate que la réalité est très différente de celle de la pédagogie. Il n’est pas vrai qu’il suffit d’avoir raison, il n’est pas vrai que la vertu est toujours récompensée, que le bien triomphe du mal, que l’égalité est la loi de la société, que commettre l’injustice entraîne le châtiment, que l’intelligent réussit mieux que le cancre, que le génie est reconnu par ses contemporains, etc… On voit au contraire que le plus puissant triomphe et qu’il y a partout lutte, rivalité et combat, chacun déclarant qu’il veut faire triompher une juste cause. La loi du monde des adultes est celle de la plus grande puissance, non celle de la vérité, du bien ou de la beauté ou plutôt : il arrive souvent qu’on veuille la vérité pour la puissance qu’elle confère. »

« Ce n’est pas parce qu’une chose est Vraie qu’elle est Belle, ou Bien. Et inversement. »

« Dès qu’une collectivité politique en arrive à sentir ses limites, à se persuader que son activité a désormais des frontières, bref dès qu’elle ne songe plus qu’à se défendre, sa puissance (au sens de potentiel d’action) est sapée. L’idée d’espace vital et de conquête ne sont que des aspects de la puissance, car le champ des possibilités pour une collectivité ne se réduit heureusement pas à ces phénomènes de violence. Ces possibilités peuvent être de tout ordre : idéologique, religieux, social, culturel, etc… Si jamais l’idée démocratique cessait d’être expansive et offensive, si jamais les démocrates renonçaient à persuader leurs adversaires ou les indifférents des avantages et de la beauté de la démocratie, ce régime serait bien vite voué à l’anéantissement par impuissance. Un citoyen peut se contenter d’être un démocrate, sans faire de zèle, mais un régime démocratique qui se garderait de toute activité militante et qui cesserait de croire à la possibilité de propager, d’étendre son principe, périrait de lui-même. »

« La puissance diffère de la violence par l’absence de moyens, ce qui n’exclut pas que, le cas échéant, elle les utilise aussi. Toutefois, elle trouve en elle-même les ressources de sa domination, tandis que la violence les emprunte au nombre, c’est-à-dire à la foule, ou bien aux instruments habituels de l’homicide, de la torture ou encore aux lois de répression instituant la terreur. Encore que la violence passe souvent pour une manifestation de puissance – il faudrait plutôt dire que la puissance qui ne se contrôle plus verse facilement dans la violence, de même que celle qui est en train de chanceler – il n’y a cependant pas de dépendance entre elles. Il n’est pas besoin d’être violent pour manifester de la puissance, d’autant plus que la violence est souvent une manière de compenser l’impuissance. En tout cas, la violence ne saurait remplacer la puissance, sinon illusoirement et éphémèrement. »

« La multitude n’est qu’un rassemblement sur un territoire donné, sans autre rapport que géographique, tandis que le peuple forme la véritable unité politique grâce à l’union des membres de la collectivité et le commandement. Il en résulte que tout affaiblissement ou déclin du commandement prive la collectivité de la puissance, garante de la protection, mais en plus précipite le peuple dans la déchéance de la multitude. Pour parler le langage de Hobbes, la collectivité retombe de l’état civil à l’état de nature. Ce état de nature est au fond la guerre civile. Dès que la puissance cesse d’assurer la protection, l’obéissance cesse elle aussi. »

Julien Freund, ce Machiavel moderne, analyse également en profondeur la dialectique ami/ennemi (j’en suis encore loin mais en gros et si j’ai bien compris : on choisit ses amis mais c’est l’ennemi qui nous choisit – d’où l’absurdité du pacifisme inconditionnel) et nous offre en prime une croustillante réfutation du marxisme, en 10 pages et dès le premier chapitre : « le marxisme est simplement une philosophie qui prend pour base l’économique comme d’autres se donnent pour fondement la conscience, la raison, la sensation ou la durée. »

À lire d’urgence.