J’ai terminé il y a peu la Cité des Saints et des Fous de Jeff VanderMeer. Ce livre a reçu des critiques élogieuses sur les sites spécialisés, notamment le Cafard Cosmique, un webmagazine de science-fiction.

En fait de science-fiction, le livre de VanderMeer s’inscrit plutôt dans un courant fantastique onirique, baptisé New Weird par les connaisseurs, et dans lequel on peut trouver les romans de Mark Danielewski ou de Neil Gaiman. VanderMeer lui-même se réclame de Borges et de Lovecraft mais, disons-le tout net, il est loin de soutenir la comparaison avec ces deux maîtres de l’irréel.

La Cité des Saints et des Fous se présente comme une compilation de textes de sources diverses : guide de voyage, pages de journal, récit romanesque, essai scientifique, fiches psychiatriques… ayant tous pour thème central la cité d’Ambregris, ville sise à la frontière d’une jungle mystérieuse et bordée par le fleuve Moss. Ambregris est une agglomération à l’histoire complexe, tortueuse comme son fleuve et dont l’économie toute entière tourne autour de la pêche, le traitement et la vente du calmar royal, créature d’eau douce aux moeurs étranges et dont les viscosités tentaculaires hantent les pages du livre – quelques superbes illustrations –  comme les esprits des habitants de la ville. Les rumeurs les plus folles courent sur ces mollusques qui seraient capables, entre autres, de prendre apparence humaine pour se soustraire aux eaux du fleuve et visiter la ville incognito. Ce n’est pas la moindre des légendes troublantes propres à Ambregris. Tout un peuple, les Champigniens, est ainsi présumé vivre dans les sous-sols de la ville et méditer sa revanche (la ville a été bâtie sur les ruines encore chaudes d’une cité champignienne). L’invasion annuelle de fongus cherchant à conquérir la cité à chaque anniversaire du massacre de ses habitants originels semble d’ailleurs accréditer cette inquiétante légende.

Le début du livre est très prenant, la découverte de la ville, de son histoire et de ses caractéristiques est agréable et divertissante – après l’Essence du Politique ça fait du bien de lire un truc léger – mais l’attrait de la nouveauté s’essouffle vite et le livre ne se révèle plus être alors qu’une accumulation de récits abracadabrants, trop fantaisistes pour être crédibles. L’intérêt se délite, forcément. On se retrouve ainsi à survoler les textes – dont un laborieux glossaire – en comptant les pages nous séparant de la fin du livre et, du coup, en appréciant d’autant plus les illustrations. La mise en page déstructurée se découvre alors pour ce qu’elle est vraiment : le piètre artifice d’une illusion de profondeur.

Je déplore d’ailleurs cette tendance à la désorganisation formelle du texte dans le but de donner au roman un aspect labyrinthique qu’il ne possède pas au fond. Cette tendance est très présente dans le New Weird (je pense à la Maison des Feuilles de Mark Danielewski) mais trahit très souvent en réalité une pauvreté de contenu. Le seul domaine pour lequel ce procédé peut être à mon sens utilisé avec succès est celui de la poésie, car la forme du texte y traduit à la fois le rythme du poème et l’état d’âme de son auteur (et là je pense notamment aux poètes de la Beat Generation, surtout Allen Ginsberg et Gregory Corso).

Concernant le roman, ce traitement tombe rapidement à l’eau car, contrairement à la poésie, trouver les états d’âme de l’auteur au coeur de son roman c’est au mieux déplacé. Quant à une structure dédalesque, c’est le récit lui-même qui doit posséder la force de dérouter le lecteur par sa construction : trame labyrinthique, roman épistolaire ou à tiroirs…, les méthodes et les exemples sont nombreux : Les Pauvres Gens de Fedor Dostoïevski, Melmoth de Charles Robert Maturin, le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, Ulysse de James Joyce…

Pour résumer voilà un roman qui, s’il est divertissant, ne vaut pas qu’on s’y attarde ou qu’on exégèse trop avant sur son contenu. J’entame maintenant le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov, qui promet d’être bien plus dense et satisfaisant sur le plan intellectuel.