– Ce trésor de l’art coréen est attribué à Bang Hai Ja, qui l’aurait peint à la toute fin du 14ème siècle sur une commande du général Yi Seong-gye qui venait de prendre le pouvoir et de fonder sa dynastie. Le panorama représenté ici renferme les douze symboles de la longévité, disséminés à travers l’oeuvre. Le paravent en bois de rose laqué fût peint puis traité à la nacre, ce qui lui donne cet aspect laiteux reconnaissable. Les reflets tendres accentuent le caractère apaisant de l’oeuvre, renforçant les voeux de paix et de longévité exprimés dans le paysage lui-même. Ce polyptique est un présent destiné à prouver notre volonté de réconciliation et de respect mutuel.

– Ah, eh bien merci Moo-Hyun, ça me touche beaucoup, si, si. C’est euh… très joli. Oui, enfin, joli n’est pas vraiment le mot qui convient ici. En tout cas c’est très gentil de votre part. Cela dit je suis un peu embarrassé, je n’ai absolument rien à vous offrir en retour, je n’avais vraiment pas prévu cela.

– Cela n’a pas d’importance, Étourdissant Soleil Évaporant Nos Problèmes Les Plus Existentiels. Le but recherché par notre démarche est l’amélioration de nos relations afin d’accélerer le processus de réconciliation, pas un formel échange de cadeaux.

– Oui oui j’ai bien compris mais quand même… Je prévois pourtant toujours d’habitude un assortiment de babioles, verroteries et colifichets pour ce genre d’occasion, et là je m’en veux, je n’ai rien. Attendez que je fouille mes poches… hmm… ah tenez ! J’ai ce boîtier à lentilles. Je m’en sers depuis trois mois, il a donc acquis une valeur inestimable. Je vous l’offre en remerciement de votre cadeau. Ça vous fait plaisir ?

– C’est un précieux artefact qui va rejoindre incessamment le plus grand musée de notre capitale, Grisant Artiste Total Et Révolutionnaire.

– Bon en tout cas c’est gentil comme tout, mais je ne sais pas trop où je vais le ranger, votre paravent. Parce que c’est pas pour critiquer mais… hum comment exprimer cela sans trop vous froisser ? L’ensemble est un peu à chier, quoi. Voilà, c’est le mot que je cherchais. À chier. Franchement, Moo-Hyun, avouez-le, vous avez reçu ce truc à Noël et vous vouliez vous en débarrasser, hein ? Oh je ne dis pas que le style n’est pas intéressant, il y a une certaine fluidité dans le trait, mais ces couleurs, là, elles sont d’un terne ! Ça rend l’ensemble triste comme un jour sans défilé militaire, vous ne trouvez pas ? Il serait pourtant aisé de rehausser la qualité de cette oeuvre en y intégrant quelques couleurs vives. Du jaune, bien sûr, mais aussi du rouge, et pourquoi pas du rose ! Parce que voyez-vous, pour qu’une oeuvre d’art réussisse son effet, il faut qu’elle accroche l’oeil. Qu’elle interpelle ! Et pour cela il faut de la couleur qui pète ! Les paysages bucoliques empreints de sérénité, ça va bien deux minutes. Les grues et les carpes c’est mignon tout plein mais c’est complètement chiant. Il faut choquer ! C’est ça l’art ! Pourquoi pas ajouter, heu je sais pas moi, quelques kangourous ? Des kangourous bleus, tiens ! Voilà qui déstabilisera le visiteur. Et puis des tracteurs socialistes tout rouges, un vaisseau spatial, un portrait de moi sur le volet central, et quelques hôtesses de l’air à poil pour parfaire le tout. Et là ! Là ! On pourra parler d’oeuvre d’art. Mon cher Moo-Hyun, vous n’auriez pas sur vous une bombe de peinture, par le plus grand des hasards ?