"Défendre Jérusalem, c'est toujours se ranger du côté des perdants"

Préambule: Il ne faut surtout pas se fier à l’hideuse couverture signée, comme pour Le long chemin du retour, Jackie Paternoster, qui apparemment s’éclate à s’en crever les yeux sur son (très) vieux logiciel de 3D. Il ne faut pas non plus se fier à la collection du roman, Ailleurs et Demain, car Le codex du Sinaï n’est pas de la science fiction. Mais l’on peut se fier à Gérard Klein lorsqu’il nous raconte que ce bouquin est génial.

Edward Whittemore est un auteur à part: ancien agent de la CIA, Whittemore est diplômé de l’université de Yale, sert au Japon chez les Marines, agit ensuite activemment pour l’agence au Moyen-Orient, en Europe et en Asie, puis se lance corps et âme dans l’écriture qui ne lui apportera jamais la reconnaissance qu’il mérite. En lisant Whittemore, on hume Nabokov, Borges, Pynchon, et dés les premières pages le talent de l’auteur nous explose au visage – d’où les comparaisons flatteuses. A leurs manières, Whittemore étire la réalité sans se soucier des proportions, jusqu’à repousser les limites de son imagination incroyable et de sa connaissance approfondie de l’Histoire et du Moyen-Orient pour dépeindre l’existences de personnages hors-normes, bien trop grands pour le monde dans lequel ils évoluent.

Et pourtant l’auteur s’est attelé à leur offrir une tétralogie, dont le Codex du Sinaï est le premier tome, suivi de Jérusalem au poker, Ombres sur le Nil et La mosaïque de Jéricho. Ce premier tome, donc, expose au lecteur l’existence de la Bible originelle, dont le contenu secoue comme un tremblement de terre les fondements de la religion et aurait pu saper les croyances du monde sans l’intervention d’un imposteur albanais terrifié par cette découverte. Dans ce livre, on y croise également un vieillard de 3000 ans qui a passé sa vie à défendre Jérusalem, toujours à côté des perdants, un lord anglais qui possèdera l’empire ottoman et érigea son ultime insulte à la face de l’empire britannique par le biais d’un traité sur le sexe levantin en trente-trois volumes, ou encore un exilé irlandais en terre sainte promu vétéran d’une guerre qu’il n’a jamais connue.

Sous cette apparente désorganisation réside en fait une trame parfaitement maîtrisée, qui est résumée à la fin du livre par une chronologie des événements salutaire si l’on perd le fil en cours de lecture. Loin d’être un artifice, cette relative destructuration du récit permet d’entrevoir des perspectives burlesques et fantasques, à l’image de cette histoire du monde qui aurait sûrement arraché un sourire complice à Lewis Carroll. La qualité d’écrivain de Whittemore subjugue, on referme Le codex du Sinaï avec le sentiment d’avoir lu un livre rare, totalement captivant, et vaine est la lutte contre l’envie irrépressible de se ruer sur la suite. Dire que Whittemore ne vendait que 3000 exemplaires pour chacun de ses livres me laisse, après la lecture du Codex du Sinaï, dans un état trouble empreint d’inquiétude, car c’est bien de chef d’oeuvre dont il est question avec ce roman.