Ain't your bitch


 » Yo!

IIIiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii…
Les mains se portent subitement aux oreilles et les grimaces plombent, l’espace d’un court instant, l’ambiance.

– Bon. Ce n’est pas la première fois que nous vous faisons la remarque mais… Est-il judicieux de brâmer comme un muezzin dans ce micro alors que nous nous trouvons juste en face de vous? Hmm?
– Non c’est sûr… Je voulais pas manquer de respect.
– Bien sûr, bien sûr… Bien. Donc votre rap…
– Mon flow!
– … oui, d’accord, votre flow s’accorde-t-il avec l’oeuvre particulièrement cartographique, si vous me passez l’expression, de notre ami Aiszkhinész qui déstructure, géométriquement, l’intention romantique des toiles de Delacroix par le biais de ses fameuses incertitudes techniques, qui posent, j’ose le rappeler, la matière comme support (et donc prive la toile de son but premier)? Avez-vous pris connaissance du dossier d’inscription au concours? Serez vous l’Eschine qui magnifiera ces prospections picturales?
– Nan mais je pose mon flow sur l’oeuvre en fait.
– Hmm hmm.
– Mais je vais vous faire une petite impro pour m’expliquer.

IIIiiiiiiiiiiiii…
Nouvelle frénésie collective, l’assemblée craint de perdre l’ouïe à jamais.

– Cessez sur le champ avec ce foutu micro!
– Désolé, mais je…
– C’est pas croyable!
– Sorry, sérieux. Bon heu… Ouaiche ouaiche yo!
– Intéressant, intéressant…

On se penche les uns vers les autres pour murmurer des remarques d’une importance capitale.

– J’viens poser mon flow!
– Hmmm attendez un instant.

D’autres informations sont rapidement, et discrètement, échangées entre les spectateurs.

– Quand vous dites: poser mon flow, vous exprimez vous de manière, disons, littérale?
– Je comprends pas là…
– Nous avons affaire à de la peinture, par conséquent…
– Ouais ouais, mais je donne dans le technicolore aussi!
– J’ai une remarque Thierry!
– Oui Rémi?
– La position de la main gauche, pour le rap, elle est très mauvaise. On se croirait dans les faubourgs de Champigny en Vanoise, pas fuyant les balles à Brooklyn.
– C’est important?
– Assez essentiel à mon avis.
– Judith?
– Primordial en effet pour cerner la confrontation au réel de l’oeuvre.
– Je peux essayer autre chose alors, regardez, comme ça. Yo!

IIIIIiiiiiiiiiii…
Une seconde de plus et l’on rétablirait volontiers la peine de mort, du moins dans la salle.

– Sainte Mère de Dieu!
– J’m’excuse!
– C’est pathologique ma parole!
– Vraiment sorry, j’ai pas réalisé…
– Autre chose si vous me permettez…
– Oui, Rémi?
– Vous venez de croiser vos doigts à la « West coast ». Sans vouloir conjurer l’âme de notre cher Aiszkhinész, il me semble que sa vision est particulièrement « East coast ».
– Vous soulevez un point intéressant.
– Je pense, oui…
– Judith?
– Absolument. Delacroix doit vomir son ectoplasme dans l’au delà à la seule mention de la côte ouest américaine.
– Bien. Navré jeune fille, mais cet argument est absolument irréfutable, et par conséquent notre décision est irrévocable: nous ne retenons pas votre texte pour notre projet.
– Pas de problème, merci quand même pour votre intérêt dans…

IIIIIIIIIIIIIiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii…