Category: Kulturbouc


Les Contemplations – Victor Hugo

Le géant contemple.

Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort.

Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande mortalis œvi spatium. L’auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l’a déposé dans son cœur. Ceux qui s’y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s’est lentement amassée là, au fond d’une âme. Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires d’une âme.

Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil; c’est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au bord de l’infini ». Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme.

Une destinée est écrite là jour à jour.

Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez- vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !

Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du lecteur que celle de l’auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, là douleur, le silence ; se reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu ; commencer à Foule et finir à Solitude, n’est-ce pas, les proportions individuelles réservées, l’histoire de tous ?

On ne s’étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes s’assombrir pour arriver, cependant, à l’azur d’une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s’effeuille page à page dans le tome premier, qui est l’espérance, et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil ? Le vrai, l’unique : la mort ; la perte des êtres chers.

Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans ces deux volumes : Autrefois, Aujourd’hui. Un abîme les sépare, le tombeau.

V. H.
Guernesey, mars 1856.

 

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

 


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Abattoir 5 – Kurt Vonnegut Jr

Abattoir 5 ou la croisade des enfants.

Billy Pellerin est opticien aux Etats-Unis, il coule une vie paisible avec sa femme que personne d’autre n’aurait voulu. Billy Pellerin est également à Dresde, que les alliés vont ravager et feront plus de dégâts qu’à Hiroshima. Billy Pellerin est aussi sur Tralfamadore, où il s’accouple avec Montana Patachon sous l’oeil amusé des extraterrestres. Billy Pellerin voyage dans le temps et s’apprête à vivre des évènements dont il a déjà le souvenir, car selon les Tralfamadoriens tout se déroule en même temps.

Leur notion du temps est d’ailleurs bien différente de la nôtre, mais là n’est pas l’objet du livre. Kurt Vonnegut Jr n’est pas Philip K. Dick, Kurt se trouvait à Dresde lorsque la ville fut détruite par les alliés. Et ce genre de bombardement, ça marque salement un homme. Comment alors écrire un livre sur cette tragédie qui n’ait pas été déjà rédigé? Comment donc traduire sur le papier des souvenirs qui pèsent sans rallier les sentiers battus et re-battus?

Avec de l’humour. Et de l’absurde. Et un sens aiguisé du récit. Et aussi une façon très vonnegutienne d’exprimer son traumatisme. Il traduit avec brio l’absurdité de la guerre, et nait alors le génie du bouquin. Ceci dit, étant donné que j’ai beaucoup de mal à parler de Abattoir 5, je vais laisser l’auteur lui-même le présenter:

 

KURT VONNEGUT JR
Germano-Américain de quatrième génération
Qui se la coule douce au Cap Cod,
Fume beaucoup trop
Et qui, éclaireur dans l’infanterie américaine
Mis hors de combat
Et fait prisonnier,
A été, il y a bien longtemps de cela,
Témoin de la destruction de la ville
De Dresde (Allemagne),
« La Florence de l’Elbe »,
Et a survécu pour en relater l’histoire.
Ceci est un roman
Plus ou moins dans le style télégraphique
Et schizophrénique des contes
De la planète Tralfamadore
D’où viennent les soucoupes volantes.
Paix.

 

 

JLC

« La grande activité de nos belles sociétés contemporaines, modernes, propres sur elles et civilisées semble être d’enterrer le merdier qui les fonde et qu’elles créent sous un monceau d’âneries consternantes mais immaculées, de cacher les névroses personnelles, les délires violents autoritaires sous le tapis de la salle à manger bourgeoise, de maquiller la sale gueule d’une époque dévastée sous le fard des discours démocrates, droit-de-l’hommistes, politiquement corrects, de repeindre nos croûtes infectées d’un verni satiné aux teintes roses et bleutées, de masquer les odeurs de vomi d’une société malade à renfort de sent-bon méphitique pour chargés de communication et publicitaires décérébrés. La grande activité du monde d’aujourd’hui est de tuer la vie chez les hommes que nous sommes et qui ne demandent en somme qu’à sentir, respirer et aimer. La grande activité, aujourd’hui, c’est de tuer l’amour. Résister c’est aller, d’une façon ou d’une autre, à l’encontre de ce crime. »

La grande activité de Jean-Louis Costes, donc, dans l’ensemble de sa vie et l’ensemble de son œuvre – livres, disques, vidéos, performances – consiste tout au contraire à exhumer la merde du fond de nos égouts, à brandir les cadavres pourris cachés dans les placards de la démocratie bonne conscience, à presser dans ses doigts le mélange de caca et de tripes qui fonde n’importe quel corps, dans l’espoir confus et éperdu de trouver au fond de ce merdier une ultime pépite d’or, une dernière trace d’amour et d’authenticité qui pourrait, à elle seule, nous rendre supportable l’idée même de survivre et de continuer.

L’univers dans une coquille de noix

Nan mais Stephen réagit un peu quoi merde! L'univers est trop grand pour tenir dans une coquille de noix!

L'univers dans une coquille de noix - Stephen Hawking

Encore une agréable lecture à caler dans sa valise pour ressentir un vertige hallucinant à la découverte des avancées scientifiques de notre siècle. Dire qu’elles sont prodigieuses relève de l’euphémisme: imaginez un univers à 11 dimensions. Impossible? Certainement pour nous, pas pour des mecs comme Stephen Hawking. On apprend dans ce livre des tas de choses excellentes sur la structure de l’univers, sur son évolution, sur les hypothèses qui trainent dans les milieux autorisés, dont la théorie M, la théorie du Tout qui unifierait nos connaissances scientifiques. L’ouvrage est sympathiquement documenté, avec des images qui ne sont pas de trop car certaines explications nécessitent de s’accrocher avec conviction à son caleçon pour comprendre de quoi il retourne. Car certes L’univers dans une coquille de noix est un livre de vulgarisation scientifique, il n’empêche que les théories en cours sont généralement ardues à saisir, notamment lorsque l’on vous annonce que l’univers évolue dans 11 dimensions, que notre système solaire pourrait reposer sur une brane, une sorte de toile cosmique qui pourrait évoluer au dessus d’une brane ombre dont nous ne percevrions pas la lumière pour tout un tas de raisons que je serais incapable d’expliquer, enfin bref on flirte avec les dimensions parallèles. Cependant rassurez vous, l’ensemble forme une lecture passionnante qui au final n’emprisonne pas le cerveau dans un étau prêt à vous étaler la cervelle, mais plutôt qui vous propulse l’esprit à la découverte de l’univers incroyable qui entoure notre microscopique planète. Imaginez que l’on développe des téléscopes pour observer le Bing Bang, que l’on est capable d’observer le passé, que l’on détermine les compositions chimiques de planètes situées à des millions d’années lumière, que l’on apprend qu’en fait, l’univers pourrait être enfermé dans une coquille de noix.

Cool readings

Fais longtemps que j’ai pas posté, je vais donc tenter de me rattraper en vous proposant, ou plutôt en vous suggérant la lecture de deux livres qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre.

Pleure, Geronimo:
J’ai dévoré ce livre. Poésie, suspense, grosses bastons sanglantes, infiltration, ninja-apache cut-throat techniques, trahison, désespoir, esclavage, humiliation, vengeance, beauté, épique sont les termes que je compile vite fait pour vous faire un champ lexical de cette véritable tragédie de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique.
Geronimo n’était pas chef de clan mais chaman de guerre. Dés son jeune âge il s’est prouvé indispensable dans la lutte des Apaches, dernières des grandes tribus indiennes résistantes, contre les hordes de Mexicains et d’Américains qui souillaient leurs terres, brûlaient leurs champs, pillaient leurs biens, violaient leur femmes. Geronimo fût l’un des derniers indiens à mener des insurrections contre l’invasion des hommes blancs. A must read.

Pleure, Geronimo sur Amazon c’est ici.

La Plus Belle Histoire Du Monde

Le concept : un journaliste scientifique interview respectivement un astrophysicien, un biologiste et un anthropologue (chacun doté d’une notoriété certaine) sur l’évolution de l’univers et des êtres vivants en partant des premières millisecondes après le big-bang, jusqu’à l’élaboration de l’homme moderne, et toutceci en moins de 200 pages.

Soit, c’est un bouquin super trippant. En peu de temps on s’en prend plein la guelle. Check it out.

La plus belle histoire du monde sur Amazon, c’est .

Achat du jour

L'art et la manière de péter.

Ahah, non je déconne. J’ai acheté en fait une édition grand format de Canterbury Tales de Chaucer (oui en V.O., du moins traduit en anglais moderne). Un très bel ouvrage augmenté de superbes illustrations médiévales en couleurs, presque à chaque page.

Et aussi :

Ah, ça fait tout de suite plus sérieux !

Toujours en traduction anglais moderne, un recueil de poésie anglo-saxonne, une collection des traditions orales pré-conquête Normande (1066, Guillaume le Conquérant, tout ça…) On trouve en vrac la légende de Beowulf, la bataille de Brunanburh, le livre d’Exeter et tous ces récits mettant en scène des personnages et des lieux quasi-mythiques qu’il faut avoir quelques dents en moins pour prononcer correctement.

Chouette, de la lecture !

La Cité des Saints et des Fous

J’ai terminé il y a peu la Cité des Saints et des Fous de Jeff VanderMeer. Ce livre a reçu des critiques élogieuses sur les sites spécialisés, notamment le Cafard Cosmique, un webmagazine de science-fiction.

En fait de science-fiction, le livre de VanderMeer s’inscrit plutôt dans un courant fantastique onirique, baptisé New Weird par les connaisseurs, et dans lequel on peut trouver les romans de Mark Danielewski ou de Neil Gaiman. VanderMeer lui-même se réclame de Borges et de Lovecraft mais, disons-le tout net, il est loin de soutenir la comparaison avec ces deux maîtres de l’irréel.

La Cité des Saints et des Fous se présente comme une compilation de textes de sources diverses : guide de voyage, pages de journal, récit romanesque, essai scientifique, fiches psychiatriques… ayant tous pour thème central la cité d’Ambregris, ville sise à la frontière d’une jungle mystérieuse et bordée par le fleuve Moss. Ambregris est une agglomération à l’histoire complexe, tortueuse comme son fleuve et dont l’économie toute entière tourne autour de la pêche, le traitement et la vente du calmar royal, créature d’eau douce aux moeurs étranges et dont les viscosités tentaculaires hantent les pages du livre – quelques superbes illustrations –  comme les esprits des habitants de la ville. Les rumeurs les plus folles courent sur ces mollusques qui seraient capables, entre autres, de prendre apparence humaine pour se soustraire aux eaux du fleuve et visiter la ville incognito. Ce n’est pas la moindre des légendes troublantes propres à Ambregris. Tout un peuple, les Champigniens, est ainsi présumé vivre dans les sous-sols de la ville et méditer sa revanche (la ville a été bâtie sur les ruines encore chaudes d’une cité champignienne). L’invasion annuelle de fongus cherchant à conquérir la cité à chaque anniversaire du massacre de ses habitants originels semble d’ailleurs accréditer cette inquiétante légende.

Le début du livre est très prenant, la découverte de la ville, de son histoire et de ses caractéristiques est agréable et divertissante – après l’Essence du Politique ça fait du bien de lire un truc léger – mais l’attrait de la nouveauté s’essouffle vite et le livre ne se révèle plus être alors qu’une accumulation de récits abracadabrants, trop fantaisistes pour être crédibles. L’intérêt se délite, forcément. On se retrouve ainsi à survoler les textes – dont un laborieux glossaire – en comptant les pages nous séparant de la fin du livre et, du coup, en appréciant d’autant plus les illustrations. La mise en page déstructurée se découvre alors pour ce qu’elle est vraiment : le piètre artifice d’une illusion de profondeur.

Je déplore d’ailleurs cette tendance à la désorganisation formelle du texte dans le but de donner au roman un aspect labyrinthique qu’il ne possède pas au fond. Cette tendance est très présente dans le New Weird (je pense à la Maison des Feuilles de Mark Danielewski) mais trahit très souvent en réalité une pauvreté de contenu. Le seul domaine pour lequel ce procédé peut être à mon sens utilisé avec succès est celui de la poésie, car la forme du texte y traduit à la fois le rythme du poème et l’état d’âme de son auteur (et là je pense notamment aux poètes de la Beat Generation, surtout Allen Ginsberg et Gregory Corso).

Concernant le roman, ce traitement tombe rapidement à l’eau car, contrairement à la poésie, trouver les états d’âme de l’auteur au coeur de son roman c’est au mieux déplacé. Quant à une structure dédalesque, c’est le récit lui-même qui doit posséder la force de dérouter le lecteur par sa construction : trame labyrinthique, roman épistolaire ou à tiroirs…, les méthodes et les exemples sont nombreux : Les Pauvres Gens de Fedor Dostoïevski, Melmoth de Charles Robert Maturin, le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, Ulysse de James Joyce…

Pour résumer voilà un roman qui, s’il est divertissant, ne vaut pas qu’on s’y attarde ou qu’on exégèse trop avant sur son contenu. J’entame maintenant le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov, qui promet d’être bien plus dense et satisfaisant sur le plan intellectuel.

Je sais que j’ai déjà pas mal parlé de Julien Freund, ou plutôt que je vous ai retranscrit pas mal de passages de son livre l‘Essence du politique, mais ce bouquin est réellement passionnant et je ne peux m’empêcher de vous en livrer quelques nouveaux extraits pleins de sens. Dommage que Julien Freund n’ait pas porté une cape et un masque, le statut de superhéros lui irait à ravir.

Comme ça va faire beaucoup de texte d’un seul coup  je vais aérer mon post par des images en rapport avec le sujet. Dont acte.

– En fait c’était juste pour savoir qui prendra de la salade en entrée. Levez la main, merci.

Une définition canonique de la politique : La politique est l’activité sociale qui se propose d’assurer par la force, généralement fondée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d’une unité politique particulière en garantissant l’ordre au milieu de luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts.

Freund insiste tout particulièrement sur la nécessité de bien distinguer la politique et la morale. D’abord, explique-t-il, parce que la première répond à une nécessité de la vie sociale alors que la seconde est de l’ordre du for intérieur privé (Aristote distinguait déjà vertu morale et vertu civique, l’homme de bien et le bon citoyen), ensuite parce que l’homme moralement bon n’est pas forcément politiquement compétent, enfin parce que la politique ne se fait pas avec de bonnes intentions morales, mais en sachant ne pas faire de choix politiquement malheureux. Agir moralement n’est pas la même chose qu’agir politiquement.

(Passages tirés du PDF Julien Freund et l’impolitique, d’Alain de Benoist. Ceux qui sont intéressés peuvent également consulter Julien Freund, penseur machiavélien, par Sébastien de La Touanne.)

– N’insistez pas. Je vous avais prévenu que je ne ferais mon imitation de Babar qu’une seule fois.

« Le rôle du pouvoir n’est pas de nous rendre heureux, mais d’assurer la sécurité de tous et de chacun, pour laisser à chaque individu le soin de choisir son propre style de bonheur. »

« La morale ne peut tenir lieu de politique parce qu’elle verse trop facilement dans l’idéologie et justifie ainsi de manière infâme les tueries en faisant de l’ennemi politique l’image du mal qu’il faut exterminer. »

« Dès que l’insoumission se traduit par un appel à l’opinion et devient incitation à la désobéissance, elle utilise la morale, sous le couvert de faire obstacle à l’injustice, comme un moyen politique. Cela explique par contre-coup l’attitude par exemple de tous ceux qui refusent de signer les manifestes même si leur teneur est purement humanitaire et comme telle ne soulève aucune objection, parce qu’ils se posent la question : à quel usage politique les promoteurs de ce texte le destinent-ils ? »

– Je vous ai construit ! Non attendez c’est pas ça. Je vous ai contrit ! Hmm non. Je vous ai mépris ? Ah et puis merde. Je dissous l’Assemblée ! Voilà. Des questions ?

« L’esprit seul est vraiment créateur, la force n’est qu’une puissance de rassemblement. En effet, par nature la pensée est hérétique, et de ce fait elle ne s’accorde point des unions et des compromis nécessaires à l’action politique. L’esprit est critique, ce qui veut dire qu’il vit de doutes, de contradictions, qu’il cherche des preuves, progresse par démonstrations, éclaire, essaye de comprendre, d’expliquer et de convaincre ;  il est ‘anti-social’. La force au contraire affirme, domine, quête l’approbation et les applaudissements, utilise l’argument pour persuader et non pour instruire : elle fait croire. L’esprit joue avec le temps, construit des hypothèses, les abandonne, les reprend : il sait attendre. La force par contre est plongée dans le présent, elle est soumise à la loi de l’urgence et aux priorités.

La politique est directement en contact avec l’existence, elle défend des positions et particularise les problèmes ; l’esprit raisonne et rêve, il cherche les causes et propose des fins. La politique a besoin d’une seule idée mais capable d’orienter l’action ; l’esprit se divise en idées multiples et attaque aussitôt ce qu’il vient d’assurer. »

– Puisque je vous répète que je ne suis PAS Julio Iglesias !

« Dès que le sentiment d’une culpabilité métaphysique se glisse dans le pouvoir et dans les couches qui le soutiennent, la collectivité toute entière est troublée et déchirée, tant parce que le pouvoir devient alors hésitant, maladroit et capricieux que parce que les formes propres au régime ainsi que l’ordre et l’esprit qui lui sont particuliers passent pour radicalement injustes. Ce genre de culpabilité a en général pour base une philosophie universaliste et humanitaire, négatrice du particularisme politique, sous prétexte que celui-ci serait éthiquement et rationnellement mauvais. On ne peut plus dominer lorsqu’on suspecte toute manifestation de puissance d’être une faute. »

– Monsieur le Premier Ministre, qu’entendez-vous exactement par « guerre thermonucléaire totale » ?

« Qu’on le veuille ou non il existe des inégalités inéluctables non seulement entre les civilisations successives mais aussi entre les contemporaines, ne serait-ce que parce que chacune d’elles a un autre passé historique et qu’elles reposent originairement sur des conceptions différentes du monde. Il est donc tout aussi extravagant de mépriser d’autres civilisations au nom des succès spectaculaires de l’une d’entre elles (rien ne nous permet de juger qu’une civilisation technicienne est absolument et intrinsèquement supérieure à celle qui donne le primat à la contemplation) que de mettre au compte des fautes d’une civilisation plus évoluée les retards des autres. »

– Votre question : « est-ce que ça baise à la mairie ? » me paraît très intéressante mais nous n’avons malheureusement plus le temps pour nous pencher sur ce sujet.

Et pour conclure trois citations de Julien Freund au réveil :

« La société actuelle est devenue tellement molle qu’elle n’est même plus capable de faire la politique du pire. Tout ce qu’elle me paraît encore de taille à faire, c’est de se laisser porter par le courant. Une civilisation décadente n’a plus d’autre projet que celui de se conserver. »

« Il n’y a pas d’idée tolérante. Il n’y a que des comportements tolérants. Toute idée porte en elle l’exclusivisme. »

« L’avenir, c’est le massacre ! »

– … et c’est pourquoi j’ai décidé d’interdire la tecktonik.

Batman : The Long Halloween

Batman! Batmaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaan! Tanana nananana nanana! Batmaaaaaaaaaaaaan!

Ouais tiens donc je vais écrire une petite review de Batman : The Long Halloween, parce qu’il est bien excellent et que ça va faire plaisir à esm, et puis j’ai pas grand chose d’autre à foutre en fait. Donc voilà. Commençons par une image, c’est toujours ça de moins à lire et ça permet de savoir de quoi on cause.

Comme je l’ai dit dans la fosse, ce comic est en fait un excellent polar à cape, au scénar haletant et aux dessins superbes. C’est sombre, c’est dense, c’est puissant. Voilà.

Le perso de Batman est bien imposant, solide et inquiétant, pas comme dans The Cult par exemple où on a affaire à un Batman brisé, à la dérive, non là il tient debout et il cogne. Et y a de quoi cogner puisqu’on retrouve ici la plupart des ennemis connus de Batman : le Joker, Catwoman, Poison Ivy, Double-Face et aussi d’autres moins connus : Enigma, Solomon Grundy, Calendar Man, le Romain, etc… plus des gangsters, des mafieux, des hommes de main, de la racaille, bref c’est la fête au vilain et on ne va pas s’en plaindre.


Les apparitions de la chauve-souris sont toujours hyper calculées pour produire le plus d’effet possible, que ce soit au niveau de la posture, des effets d’ombre et de lumière, des paroles. Voilà quelqu’un qui sait ce qu’est le show-business !

Voilà donc en gros c’est un bien chouette comique et c’est encore heureux parce que j’ai été bien déçu par The Killing Joke qui m’a paru fort léger. J’attaque bientôt Arkham Asylum qui me semble un peu court mais bon on verra bien.

L’Essence du politique

Je suis plongé dans l’Essence du politique de Julien Freund et c’est très très intéressant et pointu (au sens que ça touche extrêmement juste et là où ça fait mal). J’avais un peu d’appréhension en commençant le bouquin, le craignant trop ardu et spécialisé, mais il est en fait très accessible, la pensée de Freund étant toujours précise et clairement exprimée. Je n’ai par contre pas le niveau pour effectuer une analyse critique de la thèse – d’ailleurs la plupart du temps je me laisse porter par les idées de Freund sans pouvoir y opposer de raison critique, mais le propos reste passionnant autant que pertinent. De plus je n’ai encore lu que 150 pages d’un bouquin qui en fait plus de 700. Ainsi je vous propose quelques passages choisis pour leur pertinence et leur actualité.

« Nous étudierons la politique pour ce qu’elle est, basé sur l’histoire et l’expérience, et non pour ce qu’elle devrait supposément être. »

« Un être sans société n’est pas un homme, mais soit un être inférieur, un animal, soit un être supérieur, un dieu. »

« Une société qui n’a plus conscience de défendre un bien commun qui lui est particulier, c’est-à-dire toute société qui renonce à son originalité, perd du même coup toute cohésion interne, se disperse lentement et se trouve condamnée à plus ou moins brève échéance à subir la loi extérieure. »

À propos de la 3ème partie du Gorgias de Platon :

« Calliclès s’en prend à l’éducation qui s’empare des lionceaux pour leur enseigner à force d’incantations le respect de l’égalité et de la justice que, plus tard, devenus adultes, ils fouleront aux pieds. Au stade de l’enfance, cette éducation est utile, mais il est ridicule de la prolonger jusqu’à l’âge mûr lorsque l’homme se trouvera confronté avec les réalités de la vie. Ce que veut dire Calliclès, c’est que la politique se différencie de la philosophie par le fait qu’elle obéit à la loi du commandement et de l’obéissance et non pas à celle du maître et du disciple. Autrement dit, la politique est un problème d’adultes. Elle ne joue pas au niveau de l’enfance et de la pédagogie, car le maître impose son autorité par sa supériorité de connaissances que l’enfant ne discute pas. Ce dernier croit, comme on le lui enseigne, à l’existence d’un monde humain dans lequel règnerait la justice, l’égalité, la vérité, l’honnêteté, la récompense des bons, etc…. On apprend à l’enfant à aimer le vrai, le bien, le beau et à détester le faux, le mal et la laideur. Parvenu à l’âge adulte, l’être humain constate que la réalité est très différente de celle de la pédagogie. Il n’est pas vrai qu’il suffit d’avoir raison, il n’est pas vrai que la vertu est toujours récompensée, que le bien triomphe du mal, que l’égalité est la loi de la société, que commettre l’injustice entraîne le châtiment, que l’intelligent réussit mieux que le cancre, que le génie est reconnu par ses contemporains, etc… On voit au contraire que le plus puissant triomphe et qu’il y a partout lutte, rivalité et combat, chacun déclarant qu’il veut faire triompher une juste cause. La loi du monde des adultes est celle de la plus grande puissance, non celle de la vérité, du bien ou de la beauté ou plutôt : il arrive souvent qu’on veuille la vérité pour la puissance qu’elle confère. »

« Ce n’est pas parce qu’une chose est Vraie qu’elle est Belle, ou Bien. Et inversement. »

« Dès qu’une collectivité politique en arrive à sentir ses limites, à se persuader que son activité a désormais des frontières, bref dès qu’elle ne songe plus qu’à se défendre, sa puissance (au sens de potentiel d’action) est sapée. L’idée d’espace vital et de conquête ne sont que des aspects de la puissance, car le champ des possibilités pour une collectivité ne se réduit heureusement pas à ces phénomènes de violence. Ces possibilités peuvent être de tout ordre : idéologique, religieux, social, culturel, etc… Si jamais l’idée démocratique cessait d’être expansive et offensive, si jamais les démocrates renonçaient à persuader leurs adversaires ou les indifférents des avantages et de la beauté de la démocratie, ce régime serait bien vite voué à l’anéantissement par impuissance. Un citoyen peut se contenter d’être un démocrate, sans faire de zèle, mais un régime démocratique qui se garderait de toute activité militante et qui cesserait de croire à la possibilité de propager, d’étendre son principe, périrait de lui-même. »

« La puissance diffère de la violence par l’absence de moyens, ce qui n’exclut pas que, le cas échéant, elle les utilise aussi. Toutefois, elle trouve en elle-même les ressources de sa domination, tandis que la violence les emprunte au nombre, c’est-à-dire à la foule, ou bien aux instruments habituels de l’homicide, de la torture ou encore aux lois de répression instituant la terreur. Encore que la violence passe souvent pour une manifestation de puissance – il faudrait plutôt dire que la puissance qui ne se contrôle plus verse facilement dans la violence, de même que celle qui est en train de chanceler – il n’y a cependant pas de dépendance entre elles. Il n’est pas besoin d’être violent pour manifester de la puissance, d’autant plus que la violence est souvent une manière de compenser l’impuissance. En tout cas, la violence ne saurait remplacer la puissance, sinon illusoirement et éphémèrement. »

« La multitude n’est qu’un rassemblement sur un territoire donné, sans autre rapport que géographique, tandis que le peuple forme la véritable unité politique grâce à l’union des membres de la collectivité et le commandement. Il en résulte que tout affaiblissement ou déclin du commandement prive la collectivité de la puissance, garante de la protection, mais en plus précipite le peuple dans la déchéance de la multitude. Pour parler le langage de Hobbes, la collectivité retombe de l’état civil à l’état de nature. Ce état de nature est au fond la guerre civile. Dès que la puissance cesse d’assurer la protection, l’obéissance cesse elle aussi. »

Julien Freund, ce Machiavel moderne, analyse également en profondeur la dialectique ami/ennemi (j’en suis encore loin mais en gros et si j’ai bien compris : on choisit ses amis mais c’est l’ennemi qui nous choisit – d’où l’absurdité du pacifisme inconditionnel) et nous offre en prime une croustillante réfutation du marxisme, en 10 pages et dès le premier chapitre : « le marxisme est simplement une philosophie qui prend pour base l’économique comme d’autres se donnent pour fondement la conscience, la raison, la sensation ou la durée. »

À lire d’urgence.

La critique est un art difficile… un peu comme la pêche au maquereau, si vous voulez

Le maquereau peut également devenir un marque-page bien pratique.

« Quand elle n’est pas une simple publicité maquillée ou le vecteur de copinages éhontés, la critique littéraire reste trop souvent le lieu de toutes les subjectivités. Le Plan B propose à ses lecteurs une méthode qui permet de réévaluer avec rigueur la valeur des livres salués dans la presse. »

Des critiques comme ça on aimerait en lire plus souvent.

Abraham Lincoln: Vampire Hunter (Une histoire vraie. Je vous jure !)