Promenons Nous Dans Les Bois Pendant Que Le Loup N y Est Pas….

La Mairie de Paris doute d’une baisse spectaculaire de la prostitution

LE MONDE | 14.01.04 | 13h27

Nicolas Sarkozy a annoncé, le 7 janvier, une diminution de 40 % du nombre de prostituées dans la capitale, neuf mois après la loi sur la sécurité intérieure. Un rapport, commandé par la municipalité à deux chercheuses en sciences sociales, estime que le phénomène s’est seulement déplacé.

La prostitution aurait régressé de 40 % sur Paris. L’annonce en a été faite par Nicolas Sarkozy lors d’une visite de la préfecture de police le 7 janvier ; il l’a rappelé, mardi 13 janvier à l’Assemblée nationale, lors des questions d’actualité. Une baisse spectaculaire, dont doutent fortement les associations tout comme la Mairie de Paris. La ville dispose justement d’un passionnant rapport, remis le 27 novembre 2003 par deux chercheuses en sciences sociales, qui fait un état des lieux de la prostitution à Paris.

Neuf mois après l’adoption de la loi pour la sécurité intérieure, le ministère de l’intérieur affiche 3 181 faits constatés (procès-verbaux ou dépôts de plainte) dont 1 726 pour la seule ville de Paris. Depuis le mois d’avril, la préfecture de police de Paris annonce 1 690 gardes à vue de prostituées pour racolage sur la voie publique ; 569 personnes ont été condamnées à une amende. 126 prostituées étrangères ont été reconduites à la frontière. Même tendance pour les proxénètes : 274 ont été interpellés en 2003 contre 144 l’année précédente.

Pour le ministère, ces résultats sont dus au caractère dissuasif des nouveaux dispositifs de la loi qui, en supprimant la distinction entre racolage actif et passif, transforme l’ancienne contravention en délit – passible de deux mois de prison et 3 750 euros d’amende -, et condamnent plus lourdement le proxénétisme. La place Beauvau souligne également que les mesures permettant à une prostituée étrangère d’obtenir une autorisation de séjour si elle accepte de dénoncer son proxénète, ont donné des résultats positifs : "Entre 120 et 140 ont accepté de collaborer. 32 gros réseaux internationaux ont pu être démantelés, dont la moitié grâce à leur aide", remarque un conseiller du ministre.

De son côté, la préfecture ajoute que la création, en octobre, de l’Unité de soutien aux investigations territoriales (USIT), spécialisée dans la répression de la prostitution, a démultiplié les effets de la loi. Des effets qui se feraient sentir sur la présence réelle sur les trottoirs parisiens.

"DÉPLACEMENT VERS LES BOIS"

Selon un décompte "visuel"effectué par la police urbaine de proximité, les prostituées, au nombre de 1 700 il y a six mois, seraient donc passées à 1 000, soit une baisse de 40 %. "C’est surtout sur les boulevards extérieurs et dans le bois de Vincennes que la baisse est significative", remarque le préfet, Jean-Paul Proust. L’activité policière a en effet été orientée vers les boulevards des Maréchaux, où les riverains s’étaient plaints à l’été 2003, et dans le bois de Vincennes où une politique d’enlèvements répétés des camionnettes des prostituées a dissuadé leur installation.

Les déclarations de M. Sarkozy ont cependant fait bondir Christophe Caresche, adjoint à la sécurité du maire de Paris, qui conteste le chiffre. "40 % de baisse sur la base d’un comptage visuel, ce n’est pas sérieux ! s’emporte M. Caresche. Les opérations de police sur les boulevards ont entraîné un déplacement vers les bois." Le député socialiste souligne par ailleurs que les comptages ont été effectués en hiver, saison traditionnellement calme pour la profession.

Un constat corroboré par les associations. "La nouvelle unité USIT fait la chasse aux jeunes prostituées. Elles sont probablement 40 % moins visibles mais pas moins nombreuses", souligne Marie-Line Champin du Bus des femmes.

La loi sécurité intérieure, comme les nouvelles pratiques policières, ont en tout cas modifié en profondeur le visage de la prostitution parisienne, selon un rapport commandé par la Mairie de Paris à deux chercheuses, Marie-Elisabeth Handman, maître de conférence à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), et Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche au CNRS. L’étude dresse un bilan négatif des effets de la politique répressive de Nicolas Sarkozy. En butte aux contrôles incessants de la police, les prostituées se sont repliées vers des endroits moins exposés. L’étude note ainsi une "diminution du nombre visible de prostituées sur les boulevards extérieurs" et un "retrait vers des lieux plus isolés".

Les filles auraient également changé leurs horaires : elles travaillent dorénavant de 3 heures à 7 heures du matin, heures auxquelles les contrôles sont moins fréquents. Résultat : les associations ont plus de mal à rester en contact. "Les conséquences sont désastreuses : elles échappent aux actions de prévention et sont plus exposées à la violence des clients", souligne Mme Mossuz-Lavau. "Ce qui compte pour le ministère, c’est que les riverains ne voient pas ce qui se passe", renchérit Mme Champin.

"CORPS DE MÉDIATEURS"

La loi aurait également eu des effets sur la fréquentation de ces professionnelles. Les clients, craignant eux aussi une interpellation, se font plus rares. Le nombre de passes diminue et les tarifs baissent : pour faire face à la concurrence, les prostituées acceptent des situations plus tendues et dangereuses. De plus en plus de passes se déroulent dans les parkings ou sur des terrains vagues. Ces femmes sont ainsi plus vulnérables aux violences des clients ou de voyous venus "casser de la pute", témoignent les militants associatifs. "Loin de protéger les personnes prostituées, la loi les met en danger", conclut le rapport.

Les auteurs de l’étude insistent sur l’urgence pour la municipalité à inverser la logique qui sous-tend la politique gouvernementale. Le rapport propose ainsi la création d’un "corps de médiateurs" pour anticiper les problèmes de voisinage entre les riverains et les prostituées dans certains quartiers et trouver un modus vivendi. Il demande aussi un soutien financier plus important aux associations de terrain pour leur permettre de s’adapter aux nouveaux horaires des prostituées, en augmentant le nombre de travailleurs sociaux et de bus de prévention.

Pour aider les femmes souhaitant sortir de la prostitution, l’étude réclame la mise à disposition de lieux d’hébergement sécurisés, l’organisation de formations à l’apprentissage du français pour les étrangères et des actions d’intégration professionnelle par le biais de contrats de travail d’un an renouvelable ainsi qu’une "allocation spéciale" en plus du RMI "jusqu’à obtention d’un travail correctement rémunéré". Enfin pour les plus âgées, les auteurs souhaitent que la Mairie réfléchisse à une "aide spéciale" s’ajoutant au minimum vieillesse. La Ville a d’ores et déjà repris l’idée des "médiateurs", de l’aide à la réinsertion en lien avec l’ANPE et "réfléchit" à la possibilité de cours de français.

Sylvia Zappi

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Accusations répétées de violences policières

Les violences policières à l’égard des prostituées connaîtraient un "regain depuis l’été 2002 et surtout depuis le vote de la loi pour la sécurité intérieure", selon le rapport de Janine Mossuz-Lavau et Marie-Elisabeth Handman. D’après les témoignages recueillis, les Africaines en seraient particulièrement victimes. Des exemples de brutalités – gazage à la bombe lacrymogène, courses-poursuites avec plaquage au sol, vols d’argent ou confiscation des préservatifs et de médicaments, mèches de cheveux coupées… – sont cités.

Certaines femmes ont fait état d'"humiliations" lors d’interpellations : plusieurs ont raconté avoir été obligées de faire le ménage dans un commissariat parisien ; une autre déclare être "restée quatre jours sans manger ni boire". Des policiers auraient même "demandé des services sexuels gratuits sous la menace", assure Mme Mossuz-Lavau. La Mairie de Paris a mis en place un "dispositif d’alerte" contre ces violences pour signaler les faits dénoncés à la préfecture de police.

• ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 15.01.04